QUAND LE TALENT SE FICHE DES A PRIORI...

J'ai depuis longtemps conscience de la pluralité de mon patrimoine génétique musical. Il ne cesse de s'enrichir au contact de La Cassette, des concerts et des rencontres sur ma route... Je me souviens bien de mes premières émotions musicales avec mes prothèses. Je revois Le Liburnia une salle de concert-théâtre à Libourne. Mc Soolar devant moi. Je n'étais pas trop fan de sa musique mais plutôt de ses textes poétiques. Ma timidité et ma réserve ont vu en la musique une terre intime sur laquelle je pouvais m'évader totalement. Sans contraintes. 

Profitant de mes expériences significatives, il y a quelques semaines j'ai décidé de les partager avec mes élèves sourds autour d'une vidéo captivante. Il s'agit d'un reportage, réalisé par Claire Chognot et diffusé par l'Oeil et la Main (2006), sur Gonga un musicien sourd de naissance avec le dhôl. Il me touche et représente bien ma vision par rapport à la surdité et la musique. C'est une grosse surprise pour eux. Un pari osé. 

Entrer dans ma classe avec six adolescents sourds appareillés et implantés c'est un peu comme entrer dans un monde à part où je suis sans arrêt amenée à déconstruire en LSF (Langue des Signes Française) leurs idées – bien que je les respecte – bourrées de préjugés sur les entendants et les sourds (pas n'importe lesquels! Ceux qui oralisent comme moi). Il y a un moment où je ne peux plus rester neutre malgré ma compréhension sur ce qui les a amenés à avoir des idées fixes sur le monde les entourant. Tout simplement parce qu'ils sont en manque d'informations et ils sont dévalorisés. Cela génère de la frustration et de la colère mal orientée, mal canalisée.  Je les bouscule, je les remets en question. Des yeux s'illuminent, de la confiance et des sourires s'esquissent. J'en ressors parfois exténuée, vaincue ou convaincue. 

Devant leurs yeux incrédules défilent alors des images où ils voient Gongaavecson dhôl. Le choc. Il parle. De la musique et de la musique spirituellement primaire.  

Ce qu'il faut savoir: l'histoire se déroule au Pakistan, la dimension poétique et mystique du soufisme et une personne avec un sens en moins (dans ce reportage il est question de l’ouïe) est perçue comme un dieu. Un membre à part entière avec un don à exploiter. Grâce à sa famille, Gonga l'a trouvé. A travers son expérience intime avec le dhôl suspendu sur ses épaules, porteur du sensprofond de la création, il en a fait son métier. De son handicap, il en a fait une force et un atout. Ce colosse aux pieds d'argile, vêtu du traditionnel shalwar kamiz, nous invite à entrer en transe avec son agilité. Sa renommée a déjà dépassé les frontières.

La musique se ressent avec l'ensemble des sens. Pas uniquement avec nos oreilles. 

En mémoire certains noms de musiciens sourds me reviennent: Evelyn Glennie (percussioniste), Christian Guyot (compositeur), Lloyd Coleman (clarinettiste) exercent toujours leur passion à l'heure actuelle autour de leurs expériences musicales riches et hétéroclites... 

(Marie Corbal)

Milos Ares Asian Teran